« À qui m’aura trouvé, j’offre un premier salut et les seules excuses que je reconnaîtrais ici. Nous n’étions personne l’un pour l’autre ; mais malgré tous mes efforts je crains que la seule impression que vous avez eu de moi n’ait rien eu d’aimable. Je ne savais pas mourir dignement, à l’époque : et puisque j’ignore combien de temps je suis resté caché, j’ai peine à croire que j’ai pu être présentable. Ils ont été peu nombreux à prendre soin de moi ; vous l’avez fait avec un désintérêt précieux. Je suis navré pour vous et vous offre, maigre compensation, mon amitié sincère.

Du reste, mesdames, messieurs, on m’a trouvé. Bonjour à qui le veut. Pour être ma voix, vous notaire, avez toute ma gratitude. J’oserai ordonner à vos services d’agir dans mon intérêt, et de suivre chaque directive avec le soin et la rigueur dus à votre profession ; venant d’une ombre, il ne peut y avoir aucune menace dans l’impératif.
Je n’ai plus d’autre volonté que celle d’écrire, bien que les sagesses d’un simple esprit ne seront d’aucun secours, et pour personne. Prenez ce qui vous parle, jetez ce qui importune vos certitudes et vos angoisses : prenez les biens, c’est ce qu’il reste des disparus.

Aux curieux donc, à ceux qui questionnent mes choix et les jugent par une morale toute humaine, voici quelques éléments de réponses :

Avez-vous vu l’espace ?

L’espace sidéral. L’avez-vous visité ?

J’ai connu une solitude vieille de millions d’années et les vaines tentatives pour ramper hors de l’eau. J’ai senti une faim qui ne venait pas de l’estomac. Naturellement nous séparons la pensée du corps sans imaginer que le corps puisse, par lui-même, avoir une pensée ; comment expliquer que, tout être d’inconscient que nous puissions être, nous soyons incapables d’ignorer la fatigue ou la faim ? J’ai vécu une faim de la tête et mon estomac grognait par jalousie. J’ai encaissé la fatigue de vies qui n’étaient pas les miennes.

Puisque j’avais faim j’ai consommé des livres, surtout. J’ai consommé des sons, des images, j’ai consommé des matières et j’en ai inventé beaucoup, sans doute ; au plus je mangeais, au plus ma tête grossissait. Mon estomac était très jaloux des dimensions cosmiques qu’elle prenait. Et, comme une nouvelle rétroaction positive, plus ma tête était grosse, plus il lui fallait être remplie ; plus je la nourrissais, plus elle s’étendait, et plus j’avais faim. J’ai eu mal d’ignorer.

Car j’étais ignorant, sans nul doute : tout ce que je connaissais c’était mon ignorance, et celle des autres apparaissait formidable. J’ai su la solitude de mon ignorance et toute sa débilité. J’ai su alors, peut-être, étais-je repu parfois. Rien de mon corps ni de sa pensée ne le sentait. Le mal fatiguait mes mille vies.

Les livres étaient un trésor de douleur. Je les avais cru pleins de la faute de leurs couvertures : ils n’étaient en réalité que fermés. En les ouvrant, j’ai vu les mots et les ai appris, mais rien n’était assez. La quête du savoir suprême, direz-vous, et vous aurez tort ; je vous pardonne, et le monde aussi. Aucun cerveau qui soit daté du paléolithique ne pourrait supporter ce Graal-ci.
Très vite, j’ai perdu la notion de mesure. Aucune notion, aucune hyperbole qui ne soit que linguistique ne saurait rendre l’entière dimension de ma singulière découverte. J’étais multiple, et ma vérité, horrifiée d’être seulement, était profondément unique. Elle se portait seule. Elle était écrite dans une langue qu’elle était seule à comprendre. Elle se suffisait à elle-même. Elle était dieu.

J’ai compris dieu, du moins ai-je fait ce que j’ai pu pour le comprendre, à cette échelle microscopique qu’est l’humain.

C’est la quête, la seule quête, qui m’a fait prendre une nouvelle dimension. Vous ne comprendrez pas, et je ne veux pas que vous cherchiez à comprendre : rappelez-vous que cette quête vous dépasse, et qu’il n’y a rien de honteux à cela. Vous êtes des humains sains, je suis un être malade. Que cette mort ne serve d’exemple à aucun humain : je suis d’ailleurs. Je suis autrement.

Ne cherchez pas à comprendre, alors, et sachez-bien ceci : lorsque vous saurez, intimement, mon absence, vous ne pleurerez plus. Vous jouirez des biens que je vous cède et ferez bon usage de cette intrépidité nouvelle, de votre courage face à moi. Je serez honoré de vous faire affronter votre idée atrophiée de la mort. Ne pleurez plus jamais pour ce que vous ignorez.

À la femme que j’ai aimée, je cède mes effets intimes : mes textes, mes manuscrits, mon ordinateur et ce qu’il contient, mon téléphone portable et tout ce qu’il contient, l’accès à tous mes comptes, informatiques et bancaires. Qu’elle prenne tous les vêtements qu’elle jugera dignes de lui appartenir ; les deux autres noms de la liste pourront s’y servir à l’envi, mais elle aura le dernier mot en tout. Qu’elle prenne le mobilier qui lui sied, les cosmétiques qui lui vont ; qu’elle offre le reste, qu’elle donne, qu’elle partage, qu’elle se débarrasse. Tous mes thés. Le contenu des placards, ce qui reste consommable au frais. Je suis à elle purement tout.

À l’homme que j’ai aimé, qu’il lui soit confiés les distractions et les jeux : tous les livres qu’il ne possède pas lui-même, les jeux électroniques, les consoles de jeux, les comptes de jeux dématérialisés (tous les accès sont détaillés dans les lettres à chacun d’entre eux et ne seront accessibles qu’à ceux d’entre eux dont le nom complet est inscrit sur une enveloppe). Qu’il trouve, dans un effet personnel de son choix, le courage qui lui a toujours manqué ; et dans la lettre qui lui est adressé le réconfort de ma sympathie et la terreur d’aimer.

À la voisine, qu’elle jouisse sans retenue de tous les livres qu’il lui restera : il y en aura pour une vie entière, vraiment. Qu’elle prenne pour elle tout l’amour dont un humain peut être capable. Qu’on lui offre une dédicace dans chaque ouvrage que l’on publiera après mon départ, et bien sûr un exemplaire de chacun d’eux. Qu’on lui laisse l’encens, les pierres, les bougies et les huiles : mieux que personne, elle saura quoi en faire. Qu’on lui donne sa lettre, qu’on lui donne toutes celles que je n’ai pas su envoyer, et que l’on compte avec elle : il y en a en tout cent quarante-neuf.

Enfin que ces trois beautés n’oublient pas de boire ensemble à ma gloire et d’y convier toutes les autres beautés de ce monde. Qu’ils soient beaux dans leur partage et leurs mots ; qu’ils choisissent, non sans réfléchir, à ce qu’ils feront d’un souvenir si lourd à porter. À tous, je souhaite une paix insolente.

À ceux qui m’ont transmis leur nom et qui réclament mon sang comme le leur, notaire, ne lisez plus à voix haute. Lisez dans votre tête, à votre rythme, tout ce qui va suivre. Laissez-les goûter au secret le plus sombre, à l’inconfort du silence lorsqu’il n’a pas lieu d’être ; profitez de ce silence que vous tenez, envers et contre tout, malgré leurs questions, profitez de la gêne de l’inopportun et de la cruauté des mystères que vous venez de créer. Laissez-les bouillir, laissez-les subir. Ils réclameront : ne leur cédez rien. Ils exigeront : ne leur cédez rien. Ils voudront hisser leurs couleurs sur mes souvenirs, se vanteront d’une légitimité absurde, mon corps est un cadavre et je suis ailleurs : ne permettez rien, mais laissez-les essayer. Laissez-leur le loisir de s’approprier l’absence de mes souvenirs comme ils s’approprient un mutisme qui est le mien, ils auront raison en tout et oublieront qu’ils sont anonymes, apatrides et amnésiques.

Mon corps reposera, vidé de tout ce qui pourra servir un nouveau corps, loin du lit de naissance et sous un gisant de pierre que la mousse épousera, ou il ne reposera pas. Permettez-moi de garder mes yeux pour voir aussi loin qu’ils pourront et ma peau, dernier bastion de ma pudeur : donnez tout le reste. Sauvez tout ce qui peut être sauvé, sauvez les humains pour ce qu’il leur reste de vie, entretenez-vous avec les dépouilles des anciens. Apprenez de nous comme vous pourrez. Prenez-nous en vous. Qu’aillent se perdre dans l’oubli les faibles qui oublieront qu’ils sont nés pour mourir et retourner à la terre.

Une fois vos paperasseries terminées, confiez ces mots aux flammes. N’en faites aucune copie : il n’y a que vos mots qui puissent rendre compte du réel de mes proportions.

Adieu à mes frères, à mes pairs : nous nous retrouverons. Ce n’est qu’une question de bon sens.

Votre dévoué, Friedrich Ary. »

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