II.

Mieux… Il est temps de se lever. Oui, du temps. C’est l’ambition qu’il faut au nouvel aveugle pour sentir la nuit tomber ; l’homme ne connaît son corps ni sa mémoire, mais il sait ce qu’il coûte de confier l’un et l’autre à l’appréciation du temps. C’est la crainte fondamentale, désormais, et l’œil écrasé voit plus lucidement l’obscurité des combles qu’il habite, de la lucarne, timide iconostase. Il faut bien le coude et les deux mains pour épargner à la joue empreinte des lattes la crispation migraineuse d’un autre début de soirée… A-t-il seulement dormi ? Combien de temps, encore, a duré…
L’extrême concentration des paupières closes révèle à la plante de ses pieds un sol stable, certainement assez pour supporter le fret accablant de culpabilités, d’ires, et le désordre de l’esprit fêlé. Envie, encore, il y vient ; oh il n’espérait rien, non, il s’est assez déçu, rien de plus simple lorsque l’on est polyglotte : am Leben sein, « am Leben sein », nez soudain bouché et vue floue, dans l’entrée, n’y avait-t-il pas… à quoi parle-t-il ? Constater l’état de sa voix le fait frissonner.

Il écarte le placenta de cuir, de coton et de sueur — ne portait-il pas une écharpe, ce matin ? dans la voiture peut-être — d’une pointe de chausson, habitude qui ne l’a jamais quitté ; et son spectre rejoint la cuisine nue comme lui. Tandis que le doux ronronnement du feu accompagne le vide de sa tête, il oublie la main ajustant son prépuce, mal mis depuis le retour dans la caverne. La honte éclot, comme à chaque fois qu’il se surprend dans l’intime. Les joues s’empourprent et s’excusent ; après tout, à quoi peut-il bien faire honte ? Cette tête est vide et il ne servira qu’une seule tasse de thé. Le remords, malgré l’isolement, à la seule pensée de l’abandon brûlant et l’eau froide qui mord la peau noie la digue qui retient les lointaines versions latines, féroces comme les loups en chasse, « O puer, ut sis vitalis metuo, et majorum ne quis amicus frigore te feriat. » Horace… non, Homère, Homère qui, non… Il se fait mal en fermant le robinet sans savoir par où il souffre ; le tracas un mauvais souvenir.

Il appelle cela un thé du Bosphore. L’eau brûlante se verse presque malgré lui puisque sa vue est trouble. Le parfum de la rose, dans le thé et dans le miel, embaume l’espace au-dessus des plaques en ne procurant aucun plaisir. En fait, il se trouve si contrarié par ces brumes qu’il quitte la pièce et se retrouve perdu sur le seuil. Il allait chercher quelque chose, il en est presque certain, n’y pensait-il pas à l’instant ? La Turquie, l’eau, la peau sèche des mains figées par les engelures… Il monte le chauffage, il essaye tout du moins ; le peu de patience qu’il reste à ses ongles pour retrouver la dextérité clef du confort, et cette molette, il n’a plus le temps et sent poindre la migraine, les rides du front forçant les paupières à tomber. C’était cela, oui, ses yeux ; il s’agenouille dans l’entrée, récupère depuis les limbes du cartable la paire de lunettes qu’il désespère de savoir si sale, le mouchoir si loin. Ses épaules ont mal d’un soleil en lui qui éclaire sans faire d’ombre, ou peut-être est-il dehors. Le rideau tiré de la lucarne avoue son ignorance ; quant à ses yeux, ils sont trop occupés à chercher dans le noir les traces de son asthme sur les verres et à les faire essuyer par sa chemise. Mieux… ? Il n’en a cure, se relève, marche sur ses mocassins, s’en agace. L’heure. Il s’agirait de renouer avec le monde. Assis là, puisque son bassin a glissé au sol, les lèvres entrouvertes et les sourcils froncés en direction de rien, il craint de mourir pour la vérité. Contemple l’abîme. Redoute l’évidence. Sa déglutition est extraordinaire.
La charogne se relève en plein éboulis, renifle, s’étrangle. Parce qu’elle ne sait plus comment occuper sa monstrueuse existence, elle ramasse le sac et le traîne jusqu’au pied de l’épave du fauteuil. Une contrefaçon d’homme qui erre du bureau désordonné récupérer une plume à l’entrée, encore, pour repousser du pied le linge de corps insupportable à sa vue. La table basse pour poser la plume, la bibliothèque pour choisir son tabac, la table basse pour poser le tabac, une boîte contenant une autre boîte contenant la pipe qu’il faut, l’épave pour s’asseoir, le sac pour trouver parmi toutes ces feuilles une intention et une boîte d’allumettes, le sac pour que d’autres aient un avenir peut-être moins funeste que le sien, le sac, puis le tassage méthodique et courtois, puis l’œil vers la lucarne, puis l’équilibre précaire du pied sur l’échelle et du bras tendu vers le rideau, la lumière du jour, l’heure, puis le dégoût de ce ciel plus gris que ses yeux et le dégoût de l’heure, puis l’éternuement puis le mouchoir en tissu qui traîne sur le futon puis le sac puis l’inhalateur.

Il est assis. Il contemple le vide de l’appartement qu’il essaye d’occuper, ou, comme un reflet, son vide à lui. Il fume en paix, a oublié le thé qui infuse.

Enfer. Les os sonores et fourbus au-dessus de la relique, l’indolent s’émeut du blasphème, constate avec l’adresse de l’expert et l’aigreur du mauvais perdant l’odeur entêtante, incandescente comme celle du tabac qu’il tient au creux de sa main, oisillon ardent, et le sucre écœurant à l’origine inconnue ; il jette, dégoûté, la pince dans l’évier, ne nettoie rien des feuilles qui ont manqué la tasse et qui jonchent le plan de travail. Il éternue sur le chemin de la table basse et jette, passionnément, un regard furibond vers son pied à l’eau trempé. Il pose la tasse à sa place, nettoie en fumant, oublie le pied aveugle de brûlure.

La deuxième flamme a quelque chose de mystique. L’allumette éteinte d’un geste sec du poignet, posée à même le bois de la table, elle n’inquiète pas. Sa nudité est maintenant toute affairée autour du porte-document, usé mais entretenu, pupitre des copies à corriger. Quel devoir était-ce, déjà, tant pis ; toujours pas de la littérature, et Mallarmé lui manquait. Il était à portée, toujours, dans le sac qui… cruelle tentation, cela faisait mal oh oui ! et mal partout, de savoir qu’il n’y avait plus goût, plus goût au Prince. Sur le souvenir du trône d’Egypte, du Saint Empire germanique ou du Royaume de France, plus en vie. Leben. Leb. Épuisant. Il fume pour ne plus penser à la mort. C’est obsédant.

L’affliction de son coeur ricoche sur la première erreur, grossière erreur. Raphael. Pas même une erreur ; un prénom enfin, son prénom, et la rature est forcenée, navrée, impériale et rouge… les joues rouges comme l’erreur. Il lui faut un temps pour relire, hideux, et ses viscères semblent reculer dans son dos. Quoi, raturer la rature, s’excuser auprès du non-lui, confesser, se voir en tout ? Depuis combien d’années ne s’est-il pas vu ?

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