II.

« Combien ?
— Cent vingt-sept mille.
— Est-ce bien tout ? »
Le notaire ajusta ses lunettes par la branche en expirant bruyamment.
« Êtes-vous fumeur ? » demanda-t-il l’air navré, et il l’était plus qu’il ne l’aurait cru. Depuis qu’il l’avait cassée, sa monture penchait légèrement vers la droite et sa tête s’était adaptée aux angles étranges que prenaient les verres caduques. La lecture lui était depuis rendue pénible ; il plissait les yeux longtemps, grattait ce qui restait de cheveux avec le bras qui ne tenait pas l’acte de succession, se raclait souvent une gorge rêche de ne pas avoir la cafetière à portée de main.

Monsieur Laufenburg-Reischauer se pinçait l’arête du nez et la massait lentement et méthodiquement, les paupières fermées sur une sagesse qui n’était destinée qu’à lui. Le dessin de ses lèvres entrouvertes contrastait avec les peines sourdes que ses sourcils froncés tenaient à bonne distance de l’instant présent. Sarnon s’était surpris plusieurs fois depuis le début de leur entretien à apprécier la finesse de mains qui ne devaient jamais avoir taquiné d’autre accessoire que le pinceau ou l’archer : encore à cet endroit lui trouva-t-il quelque ennui dans le creux contrarié de sa joue tout au plus et monsieur, en paix comme un marbre grec, les bras très illustres sur les accoudoirs, faisait un somme. Le notaire luttait pour ne plus y voir la silhouette de sa plus jeune nièce qui, les après-midi de grande chaleur, s’assoupissait au soleil.
Le légataire répondit non de la tête et ouvrit son bras comme on déroulait le plan d’une expédition. Son coude reposait, acteur défait, sur le dossier du fauteuil et permettait à la tempe de séjourner contre le revers de sa main dégantée. « Auriez-vous la bonté de le tasser pour deux ? » murmura-t-il finalement, le cou dégagé et tendu pour recevoir la morsure d’un vampire qui n’existait que pour lui. Sarnon sourit et la quinte de toux qu’il échappa sonnait comme l’heureux carillon de la boulangerie Cavalier à l’angle de la rue ; midi approchait, son ventre le savait.

« Si vous permettez, reprit-t-il en préparant le tabac, je vous assure que vous ne pouviez avoir connaissance de cette somme. Faire appel serait une évidence pour n’importe qui. » Le geste fraternel offrit la pipe au compagnon devant lui, toujours immobile. Son geste à lui revenait de sa catabase et son transport mystique lui fit cueillir l’instrument d’ivresse sans hésitation ni tâtonnement malgré les yeux clos. Le parfum des herbes à brûler le dispensa d’allumette ; une bouffée inhalée et déjà il étouffait.
Les doigts qui tenaient le foyer rougirent et la longue tresse de cheveux sursauta à chaque quinte malhabile, or les yeux ne bougeaient pas, évanouis, comme les lèvres ne l’étaient pas.
« Comment avons-nous…
— Je vous demande pardon ? s’enquit Sarnon, distrait par le classement des différents actes dans son carnet de notes.
— Ce n’est rien, désavoua son client d’un sourire tendre, quoique maladroit. Votre bonté est précieuse. »
Sa manche dissimula les débris de son malaise, puis il rendit humblement au notable la fraternité dont il n’était pas digne. Sarnon accueillit sa reddition d’un visage qui n’était plus que rides joyeuses.
Le comte ouvrait les yeux à demi. Il usait sa patience à l’orée du plaisir que le bon vivant prenait, désormais agrippé au fruit de son labeur. Le souci de sa tête cassait l’impérieuse nuque ; son regard flottait au-dessus des feuilles éparses qui recouvraient le bureau sans qu’il n’en veuille rien lire.
« Nous vous écoutons, soupira-t-il enfin, et il eut la gorge plus sûrement étranglée que s’il avait continué à fumer.
— Eh ! bien, ce que je disais… J’ai préalablement estimé la valeur du patrimoine de Monsieur votre précepteur et il semblerait, si le pire était à craindre, que le legs de Dunnottar soit un moyen tout à fait suffisant d’essuyer…
— Nous gardons Dunnottar. »
L’abrupte révélation de sa voix caverneuse imposa aux lourdes teintes brunes et vieillies du petit salon un ciel d’orage plus lourd encore. Elle était née à l’instant ; et Monsieur Laufenburg-Reischauer s’en étonna le premier. L’agacement qui transparut le long de ses narines immobiles avait grand soin de veiller son pacifisme et sa dignité. L’excuse pourtant, en dépit des convenances, ne sut franchir le seuil de ses lèvres. Sarnon n’en attendait pas. Il guettait le froissement d’aile suivant, le mouvement du faucon, il n’y en eut aucun : le démon qui avait pris possession du corps de Johann Laufenburg semblait avoir aussitôt quitté la pièce et n’avait laissé derrière lui que le marécage tortueux et putride qui avalait le zénith de leur conversation.
« Vous gardez Dunnottar, » répéta Sarnon, que le silence intimidait. Le comte ferma les yeux et sourit sans conviction.

Le tabac finit de brûler pendant que monsieur le client exposait au notaire des intentions de vente dont le prestige allait parfois bien au-delà de la dette cumulée. Ils échangèrent ainsi plusieurs minutes, l’air sérieux mais paisible. Ils furent bientôt deux moines autour de l’enluminure de leur collaboration.
« Vous nous faites redevable d’une dette plus inestimable encore, conclut Laufenburg-Reischauer après qu’un accord concernant la succession fut trouvé. Les remerciements paraissent vides de toute valeur.
— Bah ! nous n’en parlerons plus après que vous m’ayez offert le souper.
— Votre matinée touche à sa fin, le déjeuner vous conviendra également ? »
Un franc sourire et un râle de satisfaction précédèrent le geste par lequel Sarnon rangea son fauteuil. Il accusa une relevée un peu brusque qui contraria son dos endolori, or la proposition d’un repas aux frais d’un riche héritier avait de quoi mettre en jambe. Il passa maladroitement la première manche de sa veste, les rides de son front égarées contre la fenêtre orientée sud. Il lui sembla que le temps avait fraîchi et frissonna sans bon sens.
« Sans indiscrétion, que trouve-t-on à Dunnottar ? »
Sa fameuse curiosité, malade d’être piquée à vif depuis que l’étrange timbre de voix ait troublé leur conversation, soulevait sans réfléchir le voile des usages si chers au comte. Sarnon le savait : il avait par bien des égards le teint rose des commères de goguettes ou de cafés, ivres de la réputation de l’école de journalisme qu’elles ont fréquentées, des romans-feuilletons policiers qu’elles lisaient jusqu’à l’aveuglement et qui en parlaient, longtemps, dans les compagnies qui ne respiraient que par les aventures de personnages de papier. Son humeur mâtinée de honte était avide de connaissances et gourmande de la tarte aux pommes de Cavalier. Il plaidait coupable par l’air qui l’était le moins et par la sidération de son corps ne sachant comment s’habiller pour sortir.

Monsieur Laufenburg-Reischauer confluait dans sa veste de costume impeccablement ajustée. Sa grâce limpide donnait aux prises de ses doigts sertis d’argent autour de ses poignets et le long du bouton qui fermait le petit col droit de sa chemise des allures pleines en tout. Il avait la mélancolie des vagues engloutissant l’Atlantide et la miséricorde rieuse de Gabriel annonciateur ; sa poitrine se soulevait trop lentement, profonde et dense, un puits sans fond. L’horreur inonda une seconde figée, il respirait ailleurs, et Sarnon ne sut expliquer l’infinité devant lui que par l’absence laissée derrière le divin.
Le pauvre homme eut soudain le besoin vital de regarder l’heure. Sa montre affichait midi et six minutes, il n’y prêta aucune attention et constata avec soulagement que les aiguilles bougeaient. Lorsque il retrouva la silhouette grandiose de Johann Laufenburg-Reischauer, le notaire ne vit qu’un sourire astral et faillit manquer le bras qu’on lui tendait, plein de coeur et de vaillance ; la témérité que ce geste lui inspira était bien extravagante pour un simple déjeuner, et elle ne se tempéra qu’à l’aune de la voix nouvelle et douce du comte murmurant l’importante demande : « Connaissez-vous la théorie de la Quintessence ? »

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