I.

L’attrait surnaturel que lui prêtait son estime de lui-même apparaissait aux princes de toutes les cours comme le chef-d’oeuvre de l’insolence. Les dernières âmes à ne pas le connaître se figuraient les visages angéliques et sournois de ces mignons que ceux d’entre eux, la race des vieillards lubriques, ceinturaient de leurs affections au détriment de leurs épouses fatiguées ; et ce crédit qu’ils défendaient au nom de Dieu et de leurs certitudes s’effondrait lorsqu’enfin l’enfant remarqué anoblissait, de sa figure d’exilé, le linteau sculpté et le narthex qu’à l’ordinaire ils oubliaient de regarder.

Ce proscrit ne pouvait entrer dans l’église sans aussitôt troubler le sermon. Il n’avait pas seize ans ; déjà son attention n’avait d’inclinaison que pour l’extraordinaire, et la valeur de son esprit et de son allure ne reconnaissait d’égale que dans l’éclat rouge et bleu du vitrail qui bénissait la pâleur de sa peau d’un dernier rayon de soleil avant la pluie. L’agrément du regard qu’il eut pour l’autel à l’instant d’entrer, comme chez lui, dans le vaisseau, celui des boucles déjà longues drapant ses épaules et qui ne le quitteraient plus bénissaient les murs mieux que l’office ; on offrait à son pâle sourire égaré sourcils froncés, claquement de langue agacé, soupir navré et parfois naissait du fond d’une gorge sensible la rumeur louant sa nuque fine et ses mains d’artiste.
Il dévisageait les lèvres latines du curé, agitées de sursauts nerveux et furibonds. L’aumônier avalait difficilement le souvenir d’un angelus évanoui avant l’avènement de l’enfant au torse bombé d’arrogance jusqu’à ce que le père et sa main morte ne viennent calotter l’arrière du crâne de l’âme orgueilleuse et ne l’obligent à gagner les bancs encore libres.

Vittoria, parmi un concile de demoiselles d’influence et de rosières, étouffait le rire nerveux que lui inspirait l’air outré que jetait Gianni à son mentor — puisqu’elle refusait d’admettre un lien de parenté entre eux tant ils étaient différents. Ils ne partageaient rien, ni de la peau tannée de soleil, de travaux des champs et d’expéditions fructueuses du quadragénaire, ni de la taille fine, des jambes sans fin et de l’allure des mouvements de menuet du cadet. Vittoria jalousait sa grâce, elle jalousait ses lèvres mordues de honte depuis l’atteinte intruse et l’assurance de sa démarche lorsqu’il s’éloigna d’elle sans un regard pour sa robe dominicale d’été, émue de plaintes qui ne concernaient que lui.
La délicieuse enfant, comme tous les délices de sa stature, prenait soin lorsqu’elle riait de couvrir ses joues roses sous de toutes petites mains gantées de blanc ; et elle riait, entraînée par les vagues de fond de ses lourdes boucles brunes dans la balance de son buste en proie aux éléments, troublée par l’attention qu’elle devait porter à Notre Sauveur et à son serviteur dont la voix en langue morte raisonnait entre les hauts murs de Sa maison, mais que son agneau lui ravissait. Elle plongeait ainsi la pureté mélancolique de sa jeunesse dans le creux de ses mains à la prière, l’œil fermé pour ne plus voir ses couleurs, indécise parfois à faire basculer les paumes jointes du nez jusqu’à la joue, de sorte que le délicat plaisir de son sourire fût avidement gardé pour les complices qui s’en fussent satisfaits.

Giovanni s’assit, se signa et, non sans lever les yeux au ciel, joignit ses mains après que son chaperon le lui intima dans leur langue. Tout agacé par l’immobilité de son corps à la méditation le garçon chavirait, basculait, faisait bondir l’auréole blonde et, de ses yeux fauves enragés, terrassait plus sûrement le dragon que Michel ne l’aurait fait. Ses jambes trop longues pour l’étroitesse des rangs s’échouèrent dans le vaisseau en perturbant la messe, affectée par chaque solide coup de coude que Gianni recevait dans les côtes. Son orgueil couinait et son corps s’abandonnait, aussi débraillé que sa chemise, à son affreuse jouvence.
L’attention de Giovanni trouva l’affection de la douce enfant qui ne le quittait pas des yeux par un hasard regrettable. Il récompensa l’indéfectible loyauté par l’ombre étrange qu’on connaissait comme son sourire depuis son installation, retenue mais franche, très arquée à gauche, les yeux presque clos. Il souriait comme on montait une horloge ; par bien des égards son attitude désinvolte et ses façons de cancre ne gagnaient de sens qu’à travers la bonté naturelle du pieux esprit de Vittoria, mais il était inconcevable que la légèreté de Gianni l’ait su. Le voilà attaché à l’âme joyau qui le fait naître. Ses jolies canines prédatrices dévorent sa lèvre et la pauvre naïve tarde à s’avouer que la chevelure qu’elle aborde tient moins de la superbe de l’Eglise que de la chair de Madeleine. Elle est plus rouge que les coquelicots battus par la pluie dehors, fuit dans le bleu des vitraux, quand la magnifique tête de l’ange se trouve couronnée de quatre doigts plats et carrés qui le ramènent vite, très vite, à la charpente de ses genoux.

Il résista malgré la force d’Hercule, probablement car il le connaissait et qu’il voyait l’amour et le pardon suinter de ses paumes lourdes, il résista donc et ils se trouvèrent deux à vieillir d’ennui à vue d’œil. Son nez était sauf mais ses jambes avaient retrouvé leur place injuste. Aucun d’eux ne savait se recueillir.
Basile se pencha sur l’oreille de Gianni et lui murmura quelque chose de si drôle qu’ils furent exclus du sermon.

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