Dans la nature au fusain a éclot un regard penaud. Il est un bovin aride ; tapi dans la plaine à découvert, écrasé autrement que par le soleil de ce plein après-midi sans ombre, les yeux existent par la droite pourtant invisible. On ignorera tout de son inquiétude et de sa tristesse, on ignorera simplement ce qui est trop humain pour lui : il est un monument de bestiaire, il est seul et il est assis sur un trône tenu bien à l’écart du confort.

Loin de lui surgit le relief d’une montagne comme sa hanche levée, et la ligne qui les relient est troublante de majesté. Son corps souple s’est habitué à sa posture ; les nœuds de pattes et de queue sont ceux du sommeil profond. Il était à l’aise, et le pauvre eut le malheur de voir. À présent ses pattes avant guettent la cruelle arrivée des mondanités dans sa chambre, ses épaules prennent le pli de la méfiance et ses oreilles se cachent dans l’horizon de roches derrière lequel il a jugé bon de s’oublier. Ne reste de la gracieuse langueur de l’endormi que l’étrange torsion de ses flancs encore surpris et les couleurs brunes des terres et des poussières, paisiblement accrochées sous son ventre.

Le royaume a la clarté de l’usurpateur. Puisque son imposture ne tardera pas à être révélée, il attend – c’est l’attente atroce de la fin des temps, où l’opulente nostalgie contemple les quelques touffes d’herbes séchées qui ont survécu jusqu’à lors avec un mélange d’appréhension et de désolation. Le museau en parfaite santé n’a pas l’idée du regret. Seules s’y morfondent les rayures troublées, et d’une profondeur de songe, dans lesquelles les chairs frémissantes et assemblées sont plongées (les plis, ceux de ses membres rassemblés auprès de lui et tout autour de son visage défait, maquillé du masque qui glisse de ces yeux mortifiés et de la commissure de ces lèvres retenues, les plis qui ceinturent le corps relâché de l’oisif, les plis aussi sombres que les griffes rentrées, l’emblème du bienfait de la paresse) : pris au piège, immanquablement ; immanquablement distancé par le sommet de la gloire d’arrière-plan, celle qu’il sait faire partie du passé.

Le court instant de grâce des poudres du ciel et des cloques de l’herbe sèche, sur lesquelles s’éteint le pas ferme et étouffé.
Et, dans ses moustaches alertes, se croisent les fins d’horizons qui le dépasseront toujours.

référence : Tigre Royal, Eugène Delacroix (1829).

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